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Différencier par sexe l’impact du COVID-19 sur les clients de la microfinance pour garantir l’équité

publié le 3 sept. 2020, 08:39 par APSFD CI   [ mis à jour : 3 sept. 2020, 08:58 ]

Au sujet des répercussions de la pandémie, le réseau Andares, Mujeres para las Microfinanzas (les femmes pour la microfinance) estime qu’il est essentiel de prendre en compte les clientes femmes des IMF d’Amérique latine et des Caraïbes (ALC) – la région qui compte le plus grand nombre de cas confirmés de COVID-19 – pour trois raisons principales, toutes deux inhérentes au secteur de la microfinance.

La première est que les femmes ont tendance à avoir des revenus plus faibles que les hommes et, par conséquent, l’impact économique de la COVID-19 sur leur foyer pourrait être plus sévère. Selon les données de l’OIT, les femmes d’ALC reçoivent 17 % de revenus en moins que les hommes dans des conditions comparables (âge, nombre d’enfants, éducation, etc.) et l’écart se creuse au sein des couches les plus pauvres. Cela est particulièrement vrai pour les femmes microentrepreneurs de la région, qui ont des entreprises plus petites et ont moins accès au crédit. Un exemple qui illustre ce point est celui de la Fundación Espoir en Équateur, où 76 % des femmes ont des prêts inférieurs à 2 000 dollars américains, contre 56 % des hommes.

La deuxième raison, étroitement liée à la première, est que les femmes deviennent de plus en plus le principal soutien de famille dans les ménages à faible revenu de la région. Bien que dans le passé, et de manière anecdotique, on ait eu tendance à supposer que les revenus générés par les entreprises des femmes complétaient ceux du noyau familial, il existe aujourd’hui des preuves qui montrent que le poids de cette contribution économique sur la famille est plus important que jamais. Selon une étude récente des Nations unies, dans la région, les femmes représentent 59 % du secteur informel. La Fundación Espoir, par exemple, a récemment mené une enquête et a constaté que 57 % des femmes ont déclaré que leur entreprise était leur principale source de revenus. Dans le même sens, au Pérou – un pays qui, en raison de ses structures sociales et de son niveau d’informalité, est fortement touché par COVID-19 – les personnes les plus touchées économiquement par la pandémie sont les femmes pauvres et très pauvres. Cela est dû au fait qu’environ 40 % d’entre elles sont chefs de famille (enquête ENAHO 2018) et, par conséquent, les principaux fournisseurs du soutien économique du noyau familial.


La troisième raison en est que les différences entre les sexes impliquent une différenciation des stratégies et des opportunités pour nos clientes par rapport aux hommes. Sans vouloir généraliser, nous pensons que c’est par la compréhension de la vie, des activités et des besoins des femmes qu’il sera possible de développer des solutions qui bénéficieront à tous les clients avec davantage d’impact. Bien que nous ne soyons pas en mesure de généraliser à partir de nos données, elles suggèrent que les femmes commencent à faire face aux conséquences de cette crise sanitaire depuis une position de vulnérabilité plus marquée que leurs homologues masculins, et que la pandémie pourrait avoir un impact proportionnellement plus important sur les clientes et sur leurs familles.

Nous savons que nous devons recueillir davantage de données et étudier l’évolution de ces clients afin de parvenir à une conclusion plus solide. Mais notre première collecte de données laisse entrevoir des incidences plus importantes sur les femmes. Il est donc d’une importance vitale d’intégrer une perspective de genre dès le début lorsque nous envisageons des plans de soutien et de relance du secteur.

 

Incidences de la pandémie de COVID-19 sur les remboursements de prêts par des femmes

Deux facteurs nous amènent à penser que les femmes ont plus de mal à rembourser leurs emprunts en raison de la pandémie : (1) leurs entreprises, qui sont plus petites, et (2) les difficultés accrues pour gérer et maintenir leur entreprise à flot, alors que les responsabilités domestiques se sont accrues.

En période de crise, les rôles de genre traditionnels ont tendance à limiter partiellement les stratégies dont disposent les femmes pour faire face aux risques, ainsi leur charge de travail domestique est accrue et leur mobilité, restreinte (Cannon 2002 ; Sabarwal, Sinha et Buvinić, 2010 ; Drolet et al., 2015). Deux domaines traditionnellement laissés aux femmes au foyer : l’éducation et la santé, ont été exacerbés par les effets de la COVID-19. Depuis le début de cette crise, avec les fermetures d’écoles et l’avènement des cours en ligne, les femmes ont indiqué assumer la charge de la scolarisation des enfants, des tâches ménagères et de la protection de la protection de la maison contre la maladie. En outre, elles sont généralement chargées de s’occuper des personnes âgées de la famille. Ces responsabilités peuvent affecter la capacité de certaines femmes à gérer leur entreprise pendant la crise. Par exemple, une enquête menée auprès des clients d’ADRA Pérou a permis d’établir que 15 % des femmes contre 6 % des hommes, elles-mêmes ou un membre de leur famille, ont contracté la COVID-19. Cela suggère que les femmes sont en contact avec un groupe familial plus important que les hommes (en raison de la responsabilité familiale susmentionnée) et, par conséquent, elles connaissent plus de personnes atteintes de cette maladie.


Dans les rôles traditionnels, les femmes sont également chargées de fournir de la nourriture aux ménages, et un accès réduit à cette nourriture peut créer du stress et grever un budget déjà serré. Qui plus est, nous constatons déjà des effets importants de la pandémie sur la sécurité alimentaire du foyer des clients de la microfinance. Par exemple, la Fundación Espoir, qui sert un portefeuille de clients composé à 75 % de femmes, a interrogé 3 342 de ses clients (dont 74 % de femmes). Il ressort de l’enquête que 39 % d’entre elles ont réduit le nombre de repas qu’elles prennent à la maison en raison de la pandémie et que 54 % avaient réduit leur consommation de protéines à la maison. 16 % ont déclaré avoir connu la faim sur la période et 12 % des femmes interrogées ont déclaré qu’elles se considéraient dans un état critique d’insécurité alimentaire.

Tous les obstacles mentionnés ci-dessus limitent la résilience des femmes. Bien que nous n’ayons pas encore trouvé de grandes différences entre hommes et femmes dans l’impact de COVID-19 sur le remboursement des prêts, il semblerait que cela puisse exister dans un avenir proche.

À la Fundación Espoir, en Équateur, selon l’enquête, seuls 28 % des clients indiquent avoir cessé de rembourser leurs prêts en raison de la pandémie, tandis que 34 % ont utilisé leurs économies pour faire face à leurs obligations financières. Il est néanmoins important de prendre en compte le défi considérable que représente le simple fait de ne pas se retrouver en défaut de paiement sur les prêts. Lorsqu’on demande aux femmes comment elles ont fait pour couvrir leurs dépenses à la suite de la COVID-19, les réponses sont inquiétantes et mettent en évidence le manque d’options disponibles aux femmes (voir Tableau 3). Elles utilisent davantage leurs économies et moins leurs revenus d’entreprise pour faire face à ces obligations financières. On peut s’attendre à ce que, avec le temps, cela commence à affecter les paiements des prêts des femmes de manière plus significative si leurs activités économiques ne se rétablissent pas.

 

Tableau 3 : Qu’avez-vous fait pour couvrir les dépenses pendant la COVID ?


N’inclut pas « Autres »

Source : Fundación Espoir

 

Dans la Cooperative Aspire en République dominicaine, par exemple, les données sur les impayés ont été plus élevées pour les hommes, tant avant qu’après la COVID. Cependant, l’augmentation du taux d’impayés des femmes suite à la pandémie est plus importante. Le taux d’impayé des femmes (PAR1) a augmenté de 85 %, contre 44 % pour les hommes. Cet effet reflète en particulier la réaction des femmes travaillant dans les secteurs informels du commerce et des services, qui ont été les plus touchés par la pandémie. Dans le secteur des services, l’évolution des arriérés est marquée chez les femmes (ils augmentent de 121 %, contre 40 % pour les hommes). Cela suggère que dans des conditions difficiles, les femmes ont eu moins d’outils de réponse.  En revanche, les femmes salariées ont moins augmenté leurs arriérés que les hommes salariés, peut-être parce qu’elles ont subi moins de réductions d’emploi.

 

Tableau 4. Coopérative ASPIRE, République dominicaine, PAR1 pré- et post-COVID


 

N’inclut pas Autres.
Source : Coopérative Aspire

 

Une autre tendance que nous avons constatée sur le marché est l’augmentation des prêts informels. Cela offre aux clients une plus grande souplesse de paiement, mais peut également entraîner une plus grande vulnérabilité en raison de l’augmentation des taux d’intérêt et des pratiques abusives.

 

Impact de la COVID-19 sur l’activité des clientes

Le stress lié au remboursement est-il la résultante de performances commerciales moins bonnes pour les femmes que pour les hommes ? Nous n’en voyons pas encore la preuve. Après avoir recueilli des données auprès des IMF partenaires de notre réseau, nous n’avons pas trouvé de données significatives permettant d’établir une différence en termes d’impact de la COVID-19 sur les microentreprises selon que ces dernières sont dirigées par des hommes ou des femmes. Les données de l’enquête de la Fundación Espoir montrent des répercussions similaires sur les microentreprises dirigées par des hommes et des femmes (voir Tableau 1).

 

Tableau 1 : Enquête de la Fundación Espoir (n=3 342)

On peut aussi citer l’exemple de MeXCo Soluciones, qui promeut l’inclusion financière en offrant une éducation et des ventes de haute qualité et transparentes ainsi que la promotion de l’utilisation des produits fintech au Mexique. MeXCo a mené des enquêtes auprès de 225 petits épiciers depuis le début de la pandémie au Mexique, et a découvert qu’il n’y avait pas de différence significative dans les ventes entre les entreprises des hommes et celles des femmes (voir tableau 2).

 

Tableau 2 : Comment vos ventes ont-elles évolué depuis le début de la pandémie ? Avril-mai 2020 (n=225)

Source : MeXCo Soluciones, Mexique

 

Cependant, les chiffres nous inquiètent car notre réseau perçoit, ne serait-ce qu’anecdotiquement, que les entreprises féminines ont historiquement eu tendance à faire preuve de davantage de résilience, mais qu’aujourd’hui, les contraintes multiples imputables à la pandémie pourraient réduire cette capacité. Selon Belinda Gómez, responsable de la microfinance chez Adra Peru, « les femmes ont toujours été résilientes, mais avec la pandémie, leurs responsabilités familiales ont augmenté et leurs épargne a fondu, ce qui les soumet à un grand stress. » Bien qu’il n’y ait pas encore de preuve d’un impact différenciable sur les entreprises des femmes par rapport à celles des hommes, nous postulons que nous commencerons à voir les véritables répercussions au fur et à mesure que de nouvelles données seront disponibles sur le remboursement des prêts et que la pression exercée par la COVID- 19 sur les femmes se fera sentir.

 

Le bilan émotionnel de la pandémie sur les femmes

Le bien-être émotionnel des femmes a une influence importante sur la façon dont se comportent leurs entreprises et leurs prêts dans cette crise. Étant plus pauvres, elles étaient déjà désavantagées par rapport aux hommes. Cependant, les multiples responsabilités familiales qu’impliquent leurs rôles traditionnels ajoutent à leur vie un niveau de stress sans précédent. S’occuper des personnes âgées et des autres membres vulnérables de la famille, superviser l’éducation des enfants et assurer la sécurité alimentaire exigent un niveau d’effort important en plus des responsabilités habituelles. La crainte de la contagion est également palpable. Chez ADRA Pérou, Belinda Gómez, responsable de la microfinance, explique que les femmes contractent de petits prêts uniquement pour conserver leur assurance vie. Et les cas de violence domestique font tragiquement partie du paysage émotionnel de nombreuses femmes.

Il existe des preuves initiales que les femmes à faible revenu sont celles qui souffrent le plus des conséquences émotionnelles de la pandémie. Une  enquête récente menée en Équateur  auprès de 1705 microentreprises montre que près de 76 % des femmes à faible revenu (moins de 800 dollars par mois) présentent des signes de dépression, contre environ 70 % des femmes à revenu moyen supérieur. Cette crise émotionnelle est celle qui a le plus touché les femmes. L’incidence de la dépression est de 84 % chez les femmes contre 68 % chez les hommes. De même, 37,8 % des hommes et plus de 50 % des femmes souffrent de dépression élevée. La violence domestique est liée au stress émotionnel. Selon ONU Femmes, les lignes téléphoniques permettant de signaler la violence domestique publique ont augmenté de 43,2 % au Pérou pendant le confinement, de 60 % au Mexique (vers une ONG privée) et de 39 % en Argentine (vers une ligne publique). Au Chili et en Colombie, ces chiffres sont encore plus élevés, avec une augmentation de 70 % et 130 % respectivement.

En tant qu’institutions qui ciblent les femmes à faibles et moyens revenus, les IMF doivent plus que jamais adapter leurs produits et services aux besoins des femmes. Il s’agit notamment de continuer à prêter à une clientèle féminine capable de faire face à la pandémie, mais aussi de modifier les politiques et procédures de prêt et d’offrir une plus grande souplesse ainsi qu’un soutien émotionnel. ADRA Pérou a mis en œuvre le programme “Words that Hug (Palabras que Abrazan)”, un programme de conseil par téléphone pour aider les clients à gérer leur stress et à répondre aux questions fréquemment posées concernant COVID-19. ADRA a constaté que certaines femmes ont peur de quitter la maison, par crainte de transmettre la maladie à la famille dans les foyers, ce qui peut entraîner des problèmes liés au prêt, comme de manquer l’occasion de soumettre des documents importants à l’IMF. À ce jour, ADRA a reçu 1667 appels, avec une préférence légèrement plus marquée pour les femmes. L’équipe de terrain d’ADRA a constaté que les hommes, surtout dans les régions du sud (Sierra), ont tendance à ne pas exprimer couramment leurs difficultés émotionnelles.

 

Il reste de nombreuses questions à résoudre…

Cette pandémie nous rappelle qu’il est essentiel de s’attaquer aux problèmes d’inégalité entre les sexes, car ceux-ci peuvent s’aggraver en temps de crise. Notre objectif devrait être d’inclure les femmes dans la réponse à la pandémie et, à ce titre, les produits et services devraient être conçus en tenant compte des besoins des femmes. Notre analyse préliminaire suggère que les femmes clientes pourraient être plus touchées par la pandémie de COVID-19 car elles ont des revenus plus faibles et sont plus responsables, en temps et en argent, des besoins urgents de santé et d’éducation dans leur foyer. Bien que nous n’ayons pas encore de preuves claires de l’impact de ces différences sur l’entreprise, nous constatons des tensions potentielles sur votre capacité de paiement actuelle et future lorsque vos économies limitées s’épuiseront. Pour être efficace, l’aide offerte aux femmes pendant la pandémie doit être différenciée tant au niveau de sa structure que de sa prestation.

Il sera également essentiel de comprendre les facteurs qui sous-tendent la résilience des microentreprises. Cette résilience a été l’outil de survie dans les multiples crises qui ont frappé la région au cours des dernières décennies. Les gouvernements n’ont pas donné suffisamment de précisions sur la durée et l’ampleur de cette pandémie. Les IMF doivent offrir à leurs clients des informations claires et expliquer que cette crise n’est pas passagère et qu’elle aura de graves conséquences économiques et sociales qui se feront sentir pendant longtemps. Par exemple, à la Fundación Espoir, 96 % des clients pensent que l’économie reprendra dans 6 mois ou plus, tandis qu’à Aspire, 57 % déclarent que leur principale stratégie est d’attendre que l’économie s’améliore. Si nous ne sommes pas honnêtes avec nos clients, nous ne les aidons pas à prévoir le pire.

Les informations disponibles à ce jour sont encore limitées et n’ont pas été collectées spécifiquement par sexe, ce qui rend l’analyse encore plus difficile. Cela entrave la mise en œuvre de mesures efficaces pour aider les femmes à faire face à cette crise. Bien que les données présentées ci-dessus nous fournissent quelques preuves de la manière dont COVID-19 affecte les clientes de la microfinance en ALC, il reste de nombreuses questions sans réponse, pour lesquelles nous devrons collecter plus de données et de manière plus rigoureuse. Le réseau Andares est en train de recueillir à cette fin davantage d’informations auprès de ses associés et de ses entités alliées.

 par Barbara Magnoni et Mariana Martinez (co-fondatrices, Andares)

 Source: https://www.bouldermft.org/blog/2020/08/29/fre-p10/ 

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